Chapitre 1
Chapitre 1
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17 FÉVRIER — 22 H 14
ABERDEEN, WASHINGTON
Graham Vale avait garé la berline face à la sortie du parking.
Depuis la troisième table du restaurant, Duško voyait le capot, le pare-brise et la portière conducteur. Les phares étaient éteints. Le moteur tournait encore, perceptible dans la vibration de l'eau sur le toit. La buée progressait sur les vitres et effaçait lentement l'intérieur de l'habitacle.
Deux minutes et neuf secondes.
Graham regarda dans le rétroviseur central, puis dans celui de gauche. Sa main atteignit la poignée avant de revenir sur le volant. Il vérifia les deux rétroviseurs une seconde fois.
Duško rapprocha son verre d'eau. Le dessous avait laissé une marque circulaire sur la table. Il replaça le verre exactement dessus.
Le Coastal Grill occupait le rez-de-chaussée d'un bâtiment bas, pris entre une entreprise de remorquage et un terrain où plusieurs caravanes se dégradaient derrière un grillage. Son nom n'apparaissait que sur les menus plastifiés. À l'extérieur, une enseigne blanche indiquait EAT, le C ayant cessé de fonctionner avant la dernière visite de Duško.
Une caméra couvrait la porte et les premières places du parking. Une seconde enregistrait le comptoir. Le boîtier fixé au-dessus du couloir des toilettes ne contenait plus rien depuis au moins six mois. Le propriétaire l'avait conservé pour décourager les vols.
Le changement d'équipe avait lieu à minuit. La serveuse présente depuis dix-huit heures retenait les commandes et oubliait les visages. Elle avait apporté à Duško un café qu'il n'avait pas demandé, puis cessé de le regarder.
Graham coupa enfin le moteur. Il sortit avec une enveloppe maintenue sous sa veste. Ses baskets blanches contournèrent une flaque près de la portière. Il marcha jusqu'à l'entrée sans jeter un regard vers la route.
22 h 17.
La clochette au-dessus de la porte tinta. Graham s'immobilisa juste assez longtemps pour examiner la salle. Deux hommes au comptoir, un couple près de la vitre, trois ouvriers autour d'une table ronde et Duško, seul contre le mur.
Il le reconnut immédiatement.
Il avait reçu une description ou une photographie. L'intermédiaire auquel il faisait référence n'avait fourni aucune image avec l'adresse de contact. Graham en possédait une autre.
Il rejoignit la table, retira sa veste et la suspendit au dossier de la chaise. L'enveloppe resta coincée sous son bras jusqu'à ce qu'il soit assis.
« Monsieur Vasić. »
Le s de Vasić devint un z. Duško ne le corrigea pas.
« Graham. »
Il ne lui tendit pas la main. Graham non plus.
La serveuse arriva avec sa cafetière. Graham commanda un café noir. Elle remplit une tasse, posa deux capsules de lait à côté de la soucoupe et repartit. Graham aligna les capsules avant de les repousser vers le bord.
Une bande de peau plus claire entourait son annulaire gauche. L'alliance avait été retirée depuis moins de deux semaines. Les bords de la marque restaient nets.
« Merci d'avoir accepté de me rencontrer. »
Duško attendit.
Graham posa l'enveloppe entre eux.
« On m'a dit que vous ne preniez pas tous les dossiers. »
« Qui ? »
Le regard de Graham descendit vers l'enveloppe.
« Quelqu'un qui a travaillé avec vous. »
« Son nom. »
« Je lui ai promis de ne pas le donner. »
Duško ne bougea pas.
Graham prit la tasse. Il la porta jusqu'à ses lèvres, puis la reposa sans boire.
« Il s'appelait Warren. »
Duško n'avait jamais attribué ce prénom à une personne déplacée. Il n'avait jamais travaillé avec un intermédiaire qui l'utilisait non plus.
Il nota la réponse.
« Il m'a donné une adresse électronique, reprit Graham. J'ai envoyé les informations demandées. Vous m'avez fixé ce rendez-vous. »
Il ouvrit l'enveloppe.
Les documents avaient été triés par catégories. Extraits bancaires sous une feuille bleue. Messages sous une feuille jaune. Documents médicaux sous une feuille blanche. Les photographies se trouvaient dans une pochette transparente dont l'ouverture avait été renforcée avec du ruban adhésif.
« Ma femme contrôle nos comptes depuis janvier. Elle a fait changer les accès et désactiver les cartes liées au compte commun. Les serrures du garage ont été remplacées. Le Lexus est à son nom, alors elle l'a repris. Depuis le 10, j'utilise une voiture de location. »
« Où dormez-vous ? »
« Chez des amis. Parfois dans la voiture. »
« Les noms. »
Graham en donna deux. Le premier habitait Olympia. Le second était décédé depuis onze mois.
Duško les inscrivit tous les deux.
Graham poursuivit sans attendre.
« Diane connaît beaucoup de monde ici. Son père possède des biens immobiliers dans trois comtés. Il siège encore au conseil d'une compagnie d'assurances à Tacoma. Un de ses amis travaille à la banque. Un autre connaît le shérif adjoint. J'ai signalé les menaces en novembre. On m'a orienté vers un médiateur. Le médiateur jouait au golf avec son père. »
Les dates arrivaient dans l'ordre. Chaque personne mentionnée occupait une fonction claire dans le récit. Graham ne cherchait jamais un mot, ne revenait pas sur une formulation, n'interrompait aucune phrase pour préciser un détail oublié.
Duško ouvrit la section bancaire.
Le premier extrait concernait un compte joint. Plusieurs opérations avaient été surlignées. Retraits, paiements rejetés, prélèvements annulés. Mille huit cents dollars avaient été retirés le 3 février à 10 h 12.
« Ce retrait est le vôtre ? »
« Oui. »
« La carte fonctionnait. »
« Jusqu'au soir. »
« Heure de désactivation ? »
« Dix-huit heures quarante. »
Le courrier de la banque signalant la modification des accès portait la date du 4 février. Graham avait ajouté dans la marge : reçu le 3.
« Vous aviez prévu le retrait. »
« Je savais qu'elle finirait par me couper l'accès. »
« Depuis combien de temps ? »
« Plusieurs semaines. »
« Pourquoi attendre le 3 ? »
La main de Graham se referma autour de la tasse. Il relâcha la pression avant que la porcelaine bouge.
« J'espérais encore régler les choses autrement. »
Duško passa aux messages.
Quatorze captures d'écran avaient été imprimées en couleur. Le numéro attribué à Diane était enregistré sous la lettre D. Les conversations commençaient le 16 janvier.
Tu sais ce que tu fais.
Je t'ai demandé de ne pas revenir.
Ne teste pas ma patience.
Je sais où tu dors.
Je peux tout prouver.
Chaque réponse occupait seule l'écran. Aucun message de Graham ne figurait au-dessus.
« Conversation complète. »
« J'ai changé de téléphone. Une partie n'a pas été récupérée pendant la synchronisation. »
Duško tendit la main.
Graham hésita, puis sortit l'appareil. Un modèle récent, protégé par une coque en cuir brun. Le code comportait six chiffres. Graham le saisit lui-même et conserva le téléphone jusqu'à l'ouverture du fil de discussion.
Les messages imprimés existaient. Les textes envoyés par Graham apparaissaient entre eux.
Rentre à la maison.
Tu rends tout plus compliqué.
Le chien n'a rien à voir avec ça.
Je t'ai vue parler à Mark.
Tu ne sais pas ce que tu fais quand tu es comme ça.
Je peux rester devant la maison toute la nuit.
Je sais où tu dors répondait au dernier message.
Duško remonta la conversation.
Le 29 janvier, Diane avait écrit : ok.
Pas de majuscule. Pas de point.
Le message répondait à une photographie supprimée. L'emplacement gris restait visible.
« Cette image. »
« Je ne m'en souviens pas. »
« Elle se trouve dans les éléments supprimés. »
« Le dossier est vide. »
Duško lui rendit le téléphone.
Graham le posa face contre la table. Il recentra la tasse sur la soucoupe.
« Elle connaît mes déplacements. Elle contacte mes collègues. Mon frère ne répond plus. Deux amis ont cessé de m'inviter. Elle leur raconte que je suis instable. Elle utilise des termes comme contrôle coercitif, surveillance, harcèlement. Elle sait quoi dire pour qu'on la croie. »
« Ces termes correspondent à ce qu'elle décrit ? »
Un muscle bougea près de la bouche de Graham.
« Elle sait retourner une situation. »
Duško ouvrit la pochette photographique.
La première image montrait une ecchymose sur une hanche. La seconde, une coupure sur un avant-bras. La troisième présentait un poignet maintenu dans une attelle noire. Les cadrages excluaient les visages. Les métadonnées n'avaient pas survécu à l'impression.
« La hanche ? »
« Elle m'a poussé dans l'escalier le 12 janvier. »
« Nombre de marches ? »
« Douze. »
« Revêtement ? »
« Bois. »
« Où êtes-vous tombé ? »
« Sur le palier. »
« Quel côté ? »
Graham désigna sa hanche gauche.
La photographie montrait une hanche droite. Une étiquette cousue sur le vêtement confirmait que l'image n'avait pas été inversée.
Duško prit la seconde photo.
« Date ? »
« Le 12 février. »
« Objet ? »
« Un éclat de verre. »
« Où ? »
« Dans la cuisine. »
« Quel type de verre ? »
« Un verre à eau. »
« Couleur ? »
Graham regarda la photographie avant de répondre.
« Transparent. »
La coupure formait une ligne nette de cinq centimètres. Le bord semblait régulier. Aucune petite lacération n'entourait la plaie. La peau autour de la blessure présentait deux petits grains de beauté au-dessus du coude. Duško examina le bras de Graham lorsque ce dernier remonta sa manche pour montrer la marque pâle sur la face externe de l'avant-bras. L'emplacement correspondait. La longueur aussi. La peau ne présentait aucune marque à l'emplacement des grains de beauté visibles sur la photographie.
Il rabattit sa manche dès que Duško posa la photographie.
Duško nota l'incohérence sans la nommer. Il passa aux documents médicaux.
Les pages provenaient d'un centre de soins d'Olympia. Une consultation pour chute. Une prescription d'anti-inflammatoires. Une radiographie du poignet. Le nom du patient avait été couvert par une bande noire.
« Les originaux. »
« Mon avocat les garde. »
« Nom. »
« Charles Bellamy. »
« Numéro. »
Graham le récita. Duško l'écrivit.
« Départ souhaité ? »
« Cette nuit. »
« Destination ? »
« Je préfère l'ignorer. »
« Enfants ? »
« Aucun. »
« Animal ? »
Une pause.
« Un chien. Max. Il appartient à Diane. »
« Race. »
« Golden retriever. »
« Âge. »
« Sept ans. »
« Vétérinaire. »
Graham regarda Duško plus longtemps.
« Pourquoi ? »
Duško ne répéta pas la question.
« Harbor Veterinary Clinic. À Hoquiam. »
« Dernière consultation ? »
« Diane s'en occupe. »
« Arme dans la maison ? »
« Un pistolet. Cadeau de son père. »
« Modèle ? »
« Je ne sais pas. »
« Emplacement ? »
« Table de nuit. »
« Quel côté ? »
« Gauche. »
La réponse arriva sans délai.
Duško referma le dossier. L'ensemble des éléments présentés par Graham formait un récit cohérent, construit, calibré. Les preuves matérielles existaient. Les messages existaient. Les blessures existaient. Le problème ne résidait dans aucun des éléments pris isolément, mais dans l'accumulation de petites anomalies : la hanche photographiée à droite alors que Graham indiquait la gauche, la coupure présentée comme sienne alors que la peau ne correspondait pas, les messages tronqués où les réponses de Graham avaient été supprimées, le dossier médical anonymisé, le nom d'un intermédiaire que Duško n'avait jamais utilisé. Chaque anomalie était mineure. L'ensemble dessinait une direction.
Il n'en dit rien à Graham.
« Attendez ici. »
« Combien de temps ? »
« Jusqu'à mon retour. »
« Vous avez besoin de quoi ? »
« Le contrat de location. Toutes les copies. Votre téléphone. »
Graham se redressa.
« Pourquoi mon téléphone ? »
« Vous voulez disparaître. »
La serveuse passa près de la table. Elle remplit le café de Graham. Il ne tourna pas la tête vers elle.
Duško se leva.
« Ne quittez pas le restaurant. Aucun appel. »
« Et si Diane téléphone ? »
« Vous ne répondez pas. »
Il sortit par la porte arrière.
La Triumph se trouvait sous l'auvent de livraison, derrière des caisses de bouteilles. Le cuir de ses gants avait absorbé l'humidité. Il les enfila. La matière froide adhéra aux doigts. La cicatrice entre l'index et le majeur de la main droite tressaillit sous la pression de la poignée. Le moteur démarra au premier essai.
Il évita le centre d'Aberdeen et rejoignit la 101 par une rue parallèle. La pluie réduisait la visibilité. Les conducteurs gardaient les yeux sur le bitume afin d'éviter les projections. Les trottoirs étaient presque vides.
La maison de Diane se situait à Hoquiam, dans une impasse de six logements. Duško passa une première fois sans ralentir.
Une Honda Civic grise occupait l'allée. Une seule pièce du rez-de-chaussée était éclairée. Aucun véhicule supplémentaire. Aucune silhouette aux fenêtres.
Il continua jusqu'au bout de la rue, tourna derrière un ancien atelier de réparation navale et gara la moto près d'un conteneur. Lorsque le moteur s'arrêta, les sons du quartier reprirent progressivement leur place : eau dans une gouttière, télévision derrière un mur, aboiement éloigné, compresseur d'un réfrigérateur industriel.
Il marcha jusqu'à la maison.
La clôture arrière mesurait un mètre cinquante. Le verrou du portillon pouvait être atteint depuis le passage. Duško resta à l'extérieur.
Une femme était assise à la table de la cuisine. Pull gris, cheveux attachés, tasse tenue entre les mains. Le poignet gauche était bandé. Un golden retriever reposait contre sa jambe.
L'animal leva la tête lorsque le gravier bougea sous la semelle de Duško. Il ne se mit pas à aboyer. Il fixa la porte latérale.
La femme regarda dans la même direction.
Duško recula.
La lumière du couloir s'alluma après trente secondes. Le verrou de la porte bougea, puis s'immobilisa. Aucun autre son.
Il regagna la rue et revint par l'avant.
Trois coups.
« Qui est là ? »
« Duško Vasić. »
« Je ne connais personne de ce nom. »
« Graham Vale m'a engagé. »
Le silence dura neuf secondes.
« Partez. »
« Il veut quitter l'État sous une autre identité. Il m'a remis vos relevés bancaires, une partie de votre dossier médical et des photographies de vos blessures. »
La chaîne de sécurité glissa.
« Reculez jusqu'au trottoir. »
Duško recula.
La porte s'ouvrit de quelques centimètres. Diane tenait un téléphone dans la main droite. L'écran affichait un appel en cours.
« Montrez vos mains. »
Il les sortit de ses poches.
« Tournez-vous. »
Il se tourna. Elle vérifia sa taille et l'arrière de sa veste depuis l'embrasure.
« Qui est au téléphone ? demanda-t-il. »
« Quelqu'un qui sait où je suis. »
« Gardez la ligne. »
« C'était prévu. »
Elle ouvrit un peu plus, sans retirer la chaîne.
Diane Vale avait des cheveux bruns coupés au niveau des épaules. Une mèche grise traversait la tempe droite. Son visage ne portait aucun maquillage. La peau sous ses yeux était marquée par plusieurs nuits courtes. Le pansement de son poignet dépassait de la manche.
« Dites-moi ce qu'il vous a donné. »
Duško énuméra les documents.
Diane ne réagit qu'à la photographie de la coupure.
« Sur quel bras ? »
« Gauche. »
Elle tendit son bras par l'ouverture. Deux grains de beauté apparaissaient au-dessus du pansement, à l'emplacement exact de ceux visibles sur la photographie que Graham avait présentée comme la sienne.
Elle retira la chaîne.
« Entrez. Asseyez-vous où je peux vous voir. »
Il prit la chaise qu'elle indiquait.
Le salon était rangé au-delà des besoins ordinaires. Les surfaces demeuraient libres. Les portes de placard étaient fermées. Plusieurs cadres avaient été retirés d'un mur, laissant des rectangles clairs sur la peinture.
Diane posa le téléphone sur le comptoir, haut-parleur activé.
« Leah, reste là. J'ouvre. »
Une voix féminine répondit depuis l'appareil.
« Appelle la police. »
« Attends. »
Diane regarda Duško.
« Montrez-moi les documents. »
« Ils sont au restaurant. »
« Alors vous pourriez avoir inventé chaque mot. »
« Oui. »
Sa réponse la fit taire un instant. Elle posa une main sur le dossier de la chaise.
« Pourquoi venir ici ? »
« Pour vérifier. »
« Vérifier quoi ? »
« La personne qui ment. »
« Et vous avez décidé que c'était lui en regardant mon pansement ? »
Duško posa le carnet fermé sur sa cuisse.
« La coupure photographiée porte vos grains de beauté. Il a présenté le dossier médical sans nom. Il a supprimé ses propres messages des captures. Il connaît l'emplacement d'une arme dans votre chambre, mais a attribué son côté de la table de nuit au vôtre. Il a donné le nom du chien avant que la question porte sur l'animal. Il dispose d'un compte bancaire absent des relevés qu'il m'a remis. L'adresse liée à ce compte n'apparaît nulle part dans son récit. »
Diane regarda le téléphone.
« Leah, tu entends ? »
« Oui. Note tout. »
Diane reporta son attention sur Duško.
« Il vous a parlé du chien ? »
« Il a dit qu'il vous appartenait. »
« Max est à moi. Il l'a emmené en décembre. Il l'a ramené la semaine dernière avec la patte blessée. »
Le chien leva la tête en entendant son nom.
« Diagnostic ? »
« Traumatisme contondant. Le vétérinaire a écrit qu'une collision restait possible. »
« Et Graham ? »
« Une clôture. »
Duško nota le nom de la clinique.
Diane vit le mouvement du stylo.
« Vous écrivez tout ? »
« Ce qui sert. »
« Qui décide ? »
Il releva les yeux.
« Vous ? »
Elle attendit une réponse qui ne vint pas.
« Qu'est-ce que vous comptez faire ? »
« Vous pouvez quitter la maison cette nuit. »
La voix de Leah intervint depuis le téléphone.
« Diane, tu ne pars avec personne. »
« Je ne pars pas avec lui, dit Diane. Je veux entendre. »
Duško poursuivit.
« Graham croit qu'une opération est en cours. Il remettra son téléphone, ses documents et sa voiture. Il attendra dans un motel. Ce délai vous donne plusieurs heures. »
« Pour aller où ? »
« Spokane. »
« Pourquoi Spokane ? »
« Il cherchera d'abord à Seattle, Tacoma, chez vos proches et sur les routes menant vers le sud. L'est lui demandera plus de temps. »
« Et vous avez prévu tout ça entre le restaurant et ma porte ? »
« Non. »
« Vous venez pourtant de me donner une destination. »
« J'ai vérifié qu'une chambre serait disponible en venant ici. »
C'était faux. La chambre n'avait pas encore été vérifiée. Elle pouvait l'être en moins de cinq minutes.
Diane posa une main sur le dossier de la chaise.
« Je reste chez moi. »
« C'est possible. »
« Vous dites ça comme si vous acceptiez. »
« Ce n'est pas mon choix. »
« Pourtant vous venez d'organiser mon départ. »
« J'ai préparé une option. »
« Sans me demander. »
Duško ne répondit pas.
« Leah, dit Diane, attends. Je viens la chercher. »
La voix de Leah reprit.
« Diane, non. »
« Montesano, dit Diane. Tu peux être là en trente-cinq minutes. Parking de l'ancien centre médical, au nord. Aucun commerce ouvert à proximité. Tu achètes un téléphone prépayé en route. Tu ne viens pas ici. »
Leah objecta. Diane coupa l'appel, éteignit le téléphone et le posa sur le comptoir.
Elle restait debout.
« Si je pars, je prends Max. Mon passeport. Mes médicaments. »
« Oui. »
« Mon ordinateur. »
« Non. Il contient les identifiants de vos comptes et l'historique de vos connexions. »
« Je ne vous ai pas demandé de décider. »
« Vous pouvez le prendre. »
Elle ne le prit pas.
Elle monta à l'étage. Duško entendit l'ouverture d'une armoire, plusieurs tiroirs, des pas qui changeaient de pièce. Elle redescendit dix minutes plus tard avec un sac à dos, une petite valise et un manteau plus épais. Elle avait attaché une laisse au collier de Max.
« Vous aviez dit un sac. »
« J'ai changé. »
« La valise ralentit la marche. »
« J'ai changé. »
Duško ne discuta pas.
Elle glissa son passeport dans la poche intérieure de son manteau. Son téléphone resta sur le comptoir.
« Qu'est-ce qui arrive à Graham ? »
« Il attend. »
« Puis ? »
« Cela dépendra de ses décisions. »
« Vous allez le tuer ? »
Il regarda l'heure.
« Ce n'était pas une question compliquée. »
« Non. »
« Alors répondez. »
« Je n'ai pas prévu de le tuer. »
« Ce n'est pas la même chose que dire que vous ne le ferez pas. »
« Exact. »
Diane ferma les yeux un instant.
« Vous êtes pire que lui. »
« Possible. »
Elle ouvrit la porte.
« Si Graham vient ici ? »
« Il trouvera une maison vide. »
« Et s'il suit Leah ? »
« Elle ne doit pas rentrer chez elle. »
« Jusqu'à quand ? »
« Demain midi. »
Diane sortit sous la pluie avec Max. Duško resta dans la maison. Il regarda par la fenêtre latérale jusqu'à ce qu'elle disparaisse au bout de la rue.
Il inspecta rapidement les pièces.
La chambre principale comportait deux tables de nuit. Celle de gauche portait un chargeur de montre, des comprimés contre le reflux et une photographie de voilier. Le tiroir était vide, mais sa doublure montrait une marque rectangulaire compatible avec une arme de poing. Le côté gauche appartenait à Graham.
Il redescendit. Les clés de la Honda restaient sur le comptoir. Le téléphone de Diane fut rangé dans le tiroir du salon. Il laissa la porte latérale fermée sans la verrouiller.
Une maison verrouillée après un départ nocturne produisait une lecture préparée. Une porte simplement fermée pouvait appartenir à une femme sortie quelques minutes.
Il regagna la moto à 23 h 46.
La pluie avait traversé l'épaule de sa veste. Sa main droite glissa dans le gant. La cicatrice entre l'index et le majeur s'était ouverte sur moins d'un millimètre.
Il appela un numéro depuis un appareil à usage limité.
« Oui ? répondit une femme. »
« Arrivée possible avant huit heures. »
« Seule ? »
« Avec un chien. »
« Le chien reste dehors. »
« Le chien reste avec elle. »
Un silence.
« Deux nuits. »
« Quatre. »
« Trois. »
« Nom ? »
« Diane Mercer. »
« Heure d'arrivée ? »
« Avant huit heures. »
« Quelqu'un la suit ? »
« Pas encore. »
Il coupa la communication.
La chambre de Spokane existait désormais.
Il retourna au Coastal Grill.
Graham avait déplacé sa chaise pour voir le parking. Le contrat de location reposait sur la table. Une seconde enveloppe contenait les photocopies qu'il avait gardées.
« Vous avez mis plus de temps, dit-il. »
Duško s'assit.
« Le contrat. »
Graham le lui donna.
Enterprise, agence d'Olympia. Location commencée le 10 février. Carte Visa se terminant par 4082. L'adresse de facturation appartenait à un appartement de Lacey.
« Qui vit à cette adresse ? »
« Personne. C'est une boîte postale. »
« C'est un appartement. »
Graham prit le document et le relut.
« Ancienne adresse. »
« Encore active ? »
« Non. »
« Vous y avez reçu une livraison hier. »
Aucune livraison n'apparaissait sur le contrat. Graham chercha pourtant la ligne.
« Comment vous savez ça ? »
« Vous venez de confirmer qu'une livraison serait possible. »
Il posa le contrat.
« J'ai préparé plusieurs options. »
« Combien de comptes ? »
« Deux. »
« Trois. »
« Deux. »
Duško sortit un relevé. Un virement mensuel partait vers Harbor Residential Services. Le montant variait de huit cents à mille deux cents dollars.
« La société est dissoute. »
« Elle gère encore un logement. »
« Pour qui ? »
« Un propriétaire. »
« Nom. »
Graham ne répondit pas.
Duško replia la page.
« Le téléphone. »
« Vous avez accepté le dossier ? »
« Le téléphone. »
Graham le posa devant lui. Duško demanda le code, activa le mode avion, éteignit l'appareil et retira la carte SIM. Il la plaça dans une petite enveloppe opaque.
« Vous la gardez ? »
« Oui. »
« Combien de temps ? »
« Vous quittez le restaurant dans six minutes. La voiture reste ici. »
« Comment je vais au motel ? »
« Un taxi arrive à 00 h 12. Timberline Motel. Chambre 7. Nom : Warren. »
Graham fronça les sourcils.
« Warren ? »
« Votre recommandation. »
« Ce n'était pas son vrai nom. »
« Le vôtre ne le sera plus. »
La réponse lui convint assez pour qu'il récupère sa veste.
« Mes documents ? »
« Je les conserve. »
« Les originaux sont chez Bellamy. »
« Charles Bellamy n'exerce plus depuis mai. Son ancien numéro appartient à une entreprise de plomberie. »
La mâchoire de Graham se contracta.
« Vous m'avez testé. »
« Oui. »
« Et vous continuez. »
« Jusqu'au motel. »
Le taxi arriva à 00 h 11. Graham monta à l'arrière sans se retourner.
À 00 h 18, le téléphone limité vibra. Un message confirmait que la chambre à Spokane serait prête avant huit heures.
Diane avait choisi le départ proposé.
Duško quitta le restaurant après avoir payé les deux cafés et laissé neuf dollars de pourboire. La serveuse ne leva pas les yeux lorsqu'il sortit.
La maison de Diane était vide à 00 h 43.
La Honda restait dans l'allée. La lumière de la cuisine avait été éteinte. Le téléphone reposait dans le tiroir. Les clés de la voiture occupaient leur place sur le comptoir.
Diane avait emporté davantage que prévu. Plusieurs vêtements manquaient dans l'armoire. Le tiroir contenant les documents personnels était presque vide. Son passeport n'était plus là. Elle avait compris que le déplacement pouvait durer.
Duško inspecta la pièce où Graham disait avoir dormi. Une brosse à dents encore humide se trouvait dans la salle d'eau. Une chemise propre pendait derrière la porte. Une paire de chaussures de ville restait sous le lit.
Graham était revenu dans cette maison récemment. Il avait déclaré dormir chez des amis ou dans sa voiture.
Au Timberline Motel, la lumière de la chambre 7 passait sous la porte.
Duško frappa à 1 h 09.
Graham ouvrit après avoir utilisé l'œilleton. Il avait retiré ses chaussures. La semelle intérieure droite se soulevait près du talon.
« Le taxi a pris une mauvaise sortie. »
« Heure d'arrivée ? »
« 00 h 38. »
« Conversation avec le chauffeur ? »
« La météo. Les travaux sur la 101. »
« Vous avez répondu ? »
« Oui. »
Duško entra.
« Vous restez ici jusqu'à demain soir. »
« Pourquoi ? »
« Délai supplémentaire. »
« Vous aviez parlé de quelques heures. »
« Le protocole a changé. »
Graham observa l'épaule humide de la veste.
« Vous êtes allé chez Diane. »
« Oui. »
Il se leva du bord du lit.
« Vous n'aviez aucune raison d'y aller. »
« Si. »
« Qu'est-ce qu'elle vous a raconté ? »
« Rien qui change vos instructions. »
« Elle vous a montré son poignet. »
Duško attendit.
« Elle a parlé du chien, poursuivit Graham. Elle vous a raconté que je l'avais frappé. Elle fait toujours ça. Un détail vrai, puis tout le reste autour. »
« Quel détail est vrai ? »
Graham s'arrêta.
Duško sortit le carnet.
« Vous saviez que le chien était blessé. »
« Elle vous l'a dit. »
« Vous avez parlé de la blessure avant que je la mentionne. »
Graham regarda la porte.
« Elle est où ? »
Duško nota l'heure. 1 h 12. Référence spontanée à une blessure animale non communiquée.
« Vous écrivez quoi ? »
Il referma le carnet.
« Vous restez ici. »
« Vous ne pouvez pas me retenir. »
« La porte s'ouvre. »
Graham regarda la poignée.
« Ma voiture ? »
« Ailleurs. »
« Mon téléphone ? »
« Avec moi. »
« Mon argent ? »
« Vous avez encore ce que vous n'avez pas déclaré. »
Graham ne bougea plus.
Duško regarda la chaussure droite.
« Le billet. »
« Quel billet ? »
« Sous la semelle. »
Graham retira la chaussure. Il souleva la semelle et en sortit un billet de cent dollars plié en quatre.
« Une précaution. »
Duško tendit la main. Graham donna le billet.
« Diane vous a parlé de ça. »
Aucune réponse.
« Où est-elle ? »
Duško ouvrit la porte du couloir.
« Où avez-vous emmené ma femme ? »
Graham baissa la voix.
« Vous n'avez aucune idée de ce qu'elle est capable de faire. »
« Retournez dans la chambre. »
« Elle revient toujours. »
Duško examina le couloir, le parking, la distance jusqu'à la réception.
Graham pouvait partir. Il disposait de la ligne téléphonique de la chambre, d'un supermarché à huit cents mètres et d'une réception ouverte toute la nuit. Ses documents, son véhicule et son téléphone n'étaient plus accessibles. Ses choix restaient suffisants.
« La porte reste ouverte. »
« Vous me laissez ici. »
« Oui. »
« Vous savez que je vais la chercher. »
« Je sais que vous essaierez. »
Il quitta le motel à 1 h 17.
Graham resta devant la chambre jusqu'à ce que la Triumph atteigne la sortie. Puis il marcha vers la réception.
La caméra du bâtiment couvrait le trajet.
Duško prit la 101 vers le nord.
La pluie avait diminué. Le vent poussait encore l'eau contre le côté gauche du casque. Les rues d'Aberdeen étaient presque vides. Un camion de bois passa en sens inverse. Ses phares remplirent brièvement la visière, puis disparurent.
Il s'arrêta à une station-service située à l'intersection de la 101 et d'une route secondaire.
Deux pompes. Un magasin ouvert toute la nuit. Un pick-up stationné près des toilettes. La caméra extérieure couvrait normalement le parking, l'entrée et la pompe numéro deux.
La Triumph fut garée sous l'auvent.
Duško entra acheter un café. La caissière lisait un magazine derrière le comptoir. Elle annonça le prix, prit l'argent et rendit la monnaie sans conversation.
Une jeune femme se tenait devant le réfrigérateur des boissons.
Vingt à vingt-trois ans. Manteau clair. Cheveux attachés. Aucun sac, aucun panier, aucune clé visible. Ses chaussures étaient sèches.
Elle regardait les portes vitrées sans les ouvrir.
Duško vérifia les reflets. Personne ne l'accompagnait. Le pick-up pouvait appartenir à la caissière ou à l'occupant des toilettes.
La jeune femme quitta l'allée. La clochette tinta.
Duško attendit que la monnaie touche sa paume. Onze secondes s'écoulèrent avant qu'il sorte.
L'auvent était vide.
Aucun véhicule ne démarrait. La route restait dégagée dans les deux directions. Le pick-up n'avait pas bougé. Derrière la station, un grillage séparait le terrain d'une bande de forêt. La terre humide ne portait que de vieilles traces de pneus.
Il posa le café sur la selle de la Triumph.
La caméra extérieure avait pivoté vers le mur.
Le déplacement ne dépassait pas quatre degrés. La pompe numéro deux et le passage latéral se trouvaient désormais hors champ.
Il retourna dans le magasin.
« La caméra extérieure. »
La caissière ne leva pas immédiatement les yeux.
« Quoi ? »
« Elle a été déplacée. »
« Elle bouge avec le vent. »
« Le support est fileté. »
Elle haussa les épaules.
« Voyez avec le patron. »
Duško regarda l'enregistrement du comptoir. L'écran, placé sous la caisse, montrait le flux en temps réel. La jeune femme n'apparaissait sur aucune image. L'angle de la caméra intérieure couvrait l'entrée et l'allée centrale. Elle se trouvait devant le réfrigérateur pendant près de deux minutes. La caméra aurait dû la filmer.
Il revint dehors, ouvrit le carnet.
01 h 47. Station-service, intersection 101. Présence féminine. Âge estimé : vingt à vingt-trois ans. Manteau clair. Aucun véhicule identifié. Chaussures sèches. Aucun achat. Non visible sur l'enregistrement intérieur.
Caméra extérieure déplacée manuellement. Déviation estimée : quatre degrés. Pompe 2 et passage latéral hors champ.
La pointe du stylo resta contre le papier.
Il ajouta :
Aucun lien établi avec le dossier 46.
Il referma le carnet, remit ses gants et rangea le stylo.
Le café refroidissait sur la selle. La pluie formait des gouttes régulières sur le couvercle.
Le moteur démarra au deuxième essai. Il attendit que le régime se stabilise, abaissa sa visière et regarda une dernière fois la pompe numéro deux.
Elle était vide.
DOSSIER 46 — CLÔTURÉ.